Le dessin, pourquoi ?

Pourquoi choisir le dessin comme médium exclusif pour organiser une vente de charité à destination de la Fondation Prim’Enfance, qui lève des fonds pour les enfants atteints de cardiopathies ? Tout simplement parce que le dessin, bien avant la parole, s’avère le premier mode d’expression élaboré par un humain au début de sa vie, et par lequel tout enfant construit sa relation au monde. Tous les enfants dessinent, et tous les artistes furent autrefois des enfants. Tous conservent, à des degrés et sur des modes divers, une relation privilégiée avec le dessin au cours de leur carrière, car il est un outil indispensable : le dessin est en effet le vecteur d’une fulgurance de la pensée, sa transcription immédiate en images. Il relève communément du fantasme et du rêve. Il ouvre une fenêtre sur tous les registres de l’inconscient, du mot d’esprit à l’inquiétante étrangeté.

Cependant, tous les créateurs ne l’abordent et ne l’exploitent pas de la même manière, ni avec la même intensité. Qu’est-ce qui caractérise le dessin, qui plus est le dessin contemporain ? Il se distingue par sa diversité. Il peut être rapide et nerveux, comme dans le Straight Line de Mounir Fatmi. Il adopte à l’occasion la forme quotidienne du diary, avec les croquis de Mark Gonzales et les silhouettes colorées de Vanessa Beecroft. Il peut être écriture et poème chez Tracey Emin (A Journey to Heaven) et Leslie Deere. Il flirte à l’occasion avec la peinture dans les papiers de grand format de Marie Hendriks.
Le dessin contemporain ne saurait se cantonner au papier et au crayon. Dans les Rorschach Series de Mat Collishaw, des empreintes picturales ont été appliquées sur des images pornographiques imprimées sur toile. Fraser Sharp, lui, recouvre de peinture phosphorescente les visages sur des tirages polaroids. Le dessin se fait alors hybride. Beaucoup d’artistes convoquent à cet effet le collage, la gravure, l’impression numérique.
En somme, le seul dénominateur commun à ces œuvres pourrait être leur bidimensionnalité. Un tableau – soit une toile agrafée sur un châssis – investit la troisième dimension, serait-ce de quelques centimètres. Et cette irruption dans notre espace vital est vécue comme une « prise de position ». Le dessin, lui, parce qu’il se confond avec le plan du mur, demeure dans un espace virtuel qu’on identifie à la psyché de l’artiste ; un espace de « l’entre-deux », comme si l’œuvre n’était pas encore vraiment venue au monde. Curieusement, ce maintien du dessin dans ce qu’on pourrait appeler les « limbes de la pensée » le protège en quelque sorte du jugement critique. Contrairement à un tableau, un dessin est toujours réussi – ou plutôt, il n’est jamais « raté » –, car on ne juge pas une œuvre sur ses intentions mais bien plus sur leur mise en forme. Certains artistes, néanmoins, prennent le risque du jugement lorsqu’ils ajoutent un ingrédient important à leur pratique graphique : la virtuosité technique, qui les affilie immédiatement à plusieurs siècles de tradition de la représentation. Ici, le dessin est fouillé, il gagne en précision et découle d’un système de vision acérée. Parmi d’autres, les œuvres d’Andrea Mastrovito, Pascal Berthoud ou Katie Brookes relèvent de cette dernière catégorie où des créateurs contemporains, dans un style résolument de leur temps, se mesurent à d’illustres prédécesseurs, qu’ils se nomment Nicolas Poussin, Francisco de Goya ou Max Beckmann.

Richard Leydier

Richard Leydier est rédacteur en chef de la revue Art Press.

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