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The Island of Roots

L’interculturalité et ses richesses, son potentiel de réparation, sont l’un des fils rouges essentiels du travail de mounir fatmi, un fil rouge qui inclut la migration, l’exil, l’identité, le corps. Mais c’est aussi la volonté constante de nous surprendre, de nous faire reconsidérer nos points de vue, de nous donner à penser à l’envers.

La série The Island of Roots s’inscrit parfaitement dans cette double logique. À un moment de l’histoire où les États-Unis d’Amérique se ferment, refusent certains migrants, en chassent d’autres, mounir fatmi nous rappelle qu’au début du siècle dernier, et pendant longtemps, ces mêmes États-Unis furent une formidable terre d’accueil. Ellis Island fut ce passage obligé, cette porte d’entrée mythique où se scellaient tant d’espoirs de vie nouvelle. mounir fatmi alors se saisit de cette histoire et, selon une habitude qui lui est chère et qui constamment enrichit son travail et la portée de celui-ci, se réfère à un autre artiste qu’Ellis Island a inspiré, à savoir le mythique photographe documentaire Lewis Hine, qui photographia, sur place, au début du 20ème siècle, tant d’immigrants différents, de la famille italienne au juif arménien, du jeune homme finlandais à la migrante syrienne – déjà – et tant d’autres. Partant de ces portraits, mounir fatmi leur dessine des racines. Ces racines qu’on arrache, et qui reviennent, complexifiées ; des racines végétales, dendritiques, sanguines parfois, transperçantes ; des racines qui vont d’un dessin à l’autre, qui s’embrassent et s’enlacent, comme Philémon et Baucis. Des racines d’échange et de partage. Des racines d’inclusion. De ces racines que l’on fait en marchant.

mounir fatmi, pour exprimer les multiples facettes de ses concepts et de ses visions, utilise volontiers le collage, notamment dans ses vidéos et ses photographies, et les superpositions. Dans la série The Island of Roots également, le collage lui permet de parler du passé comme du présent, des racines comme des branches, de la photographie et du dessin, des visages et du monde. Car comme l’écrit Jean-Marc Lachaud : « Les œuvres de collage et de montage mêlent la réalité concrète et le merveilleux, l’ici et l’ailleurs, le non-contemporain et l’actuel, l’identifiable et le bizarre. Elles tracent et détracent les contours de territoires inédits à fouiller. Elles bâtissent des passages éphémères au sein desquels des figures de l’inconnu restent à décrypter. Elles dépaysent, perturbent, déstabilisent et provoquent. » Émeuvent aussi – et c’est là encore l’une des beautés rémanente du travail de fatmi : l’émotion qu’il génère. Une (é)motion au sens propre du terme : mise en mouvement de celui qui regarde, forte, profonde, inéluctable et productive de sens.

Et l’artiste, selon ses propres termes, « Confronté à cette machine de l’histoire qui se répète inlassablement » voit « les racines et leur liberté de pousser d’une manière aléatoire, sauvage et libre. »

Barbara Polla, mars 2017

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Drawing Now 2017 : Le Piège Esthétique

Pour Drawing Now 2017, Analix Forever est au Carreau du Temple jusqu’au Dimanche 28 Mars, et présente Le piège esthétique avec des dessins de mounir fatmi (focus), Maro MICHALAKAKOS & Alexandre D’HUY.

 

LE PIÈGE ESTHETIQUE

Les dessins de mounir fatmi, s’ils restent encore relativement confidentiels, sont fondateurs. Car si l’artiste est connu et largement reconnu pour ses grandes installations, ses sculptures, ses vidéos et ses photographies, il dessine depuis toujours (certains dessins datent de 1995 !). Et non seulement il dessine depuis toujours, mais ses dessins nous parlent tous des thèmes fondamentaux de l’artiste : les ciseaux, la coupure, celle du cordon ombilical, de la langue et du langage ; l’amputation, la rupture culturelle, la nécessité de refaire lien pour survivre ; la greffe enfin, physique, corporelle, culturelle (La Jambe noire de l’Ange) ; les racines. Le dessin, intime et fragile (plusieurs séries de dessins de fatmi comportent d’ailleurs le mot Fragile dans leur titre) : comme un fil rouge de la création. Le fil rouge ? Au propre et au figuré : la couleur rouge se retrouve dans les dessins les plus anciens. Puis le fil devient racine…

Les dessins de la série The Island of Roots, présentés à DRAWING NOW pour la première fois, dialoguent avec la sculpture éponyme et tentent de répondre à cette question philosophique transversale posée par l’artiste : jusqu’à quelle profondeur les racines s’enfoncent-elles ? Dans un moment de notre histoire où les notions d’identité et de frontières deviennent de plus en plus centrales, comment comprendre, partager, passer outre les enfermements culturels pour créer une transculturalité mature et créative ?

Le piège esthétique, lui, est partout dans les œuvres de mounir fatmi. L’esthétique est une nécessité pour l’artiste, elle répond à une volonté irréductible de donner une forme visible à ses questionnements existentiels et ses révoltes intérieures – et grâce à elle l’artiste capte notre attention, prise au piège. Mais l’esthétique qui nous prend dans le même temps dévoile le piège et nous permet d’y échapper : reste alors le sens de la beauté.

« En troublant la vue, les dessins de fatmi renvoient le spectateur à questionner sa propre histoire, ses peurs et ses désirs. » (adapté de Blaire Dessent, 2016).

Les dessins et aquarelles de Maro Michalakakos sont d’une grande délicatesse, d’une séduisante sophistication, d’un attrait irrésistible. Pris au piège de la beauté des oiseaux dépeints par l’artiste grecque, et du désir d’envol qu’ils transmettent, le spectateur s’approche et réalise alors seulement que derrière la beauté, ou devant elle, se cachent et se révèlent des enjeux bien plus inquiétants. Les oiseaux de Michalakakos sont « pris » dans leur propre cou, qui s’enroule autour de leurs pattes et, mutants et hybrides, mi serpents mi insectes, ils semblent sortir d’un livre d’ornithologie futuriste – ou quand les oiseaux ne sauront plus voler. Allégorie de nos propres enfermements, de nos propres empêchements à nous envoler de nos cages, les oiseaux de Michalakakos furent l’emblème, début 2016, de l’exposition de Çelenk Bafra & Paolo Colombo à Istanbul Modern, intitulée « Till it’s gone ». Till it’s gone, vous êtes invités à pénétrer le monde de Michalakakos, un monde d’une Violente beauté (du titre de l’un des catalogues de l’artiste), peuplé de rêves souvent cruels, de fées dont on peut craindre qu’elles soient maléfiques, d’objets qui mettent en scène des énigmes sexuelles et politiques, et, selon Paolo Colombo, un monde en forme d’« archive mythologique d’animaux, souvent des oiseaux, qui semblent s’accoupler entre espèces et deviennent ainsi les chimères de notre temps. »

Les très fascinants dessins d’Alexandre d’Huy déclinent un univers guerrier réduit à sa plus simple expression ou presque. Plus on s’approche, plus l’illusion grandit. A distance, l’œil nous informe que ce sont des avions de chasse, des cibles, des hélicoptères de l’armée. L’artiste part de l’universalité (la guerre) pour rejoindre la singularité (l’obsession de la série). On trouve chez d’Huy quelques vues dessinées de la guerre moderne, par exemple ces captures d’écran montrant des bombardements guidés au laser, position GPS. À l’ère des drones, ces figures se signalent par un excès de proximité : une question de rapport de forces où le matériel compte plus que l’humain, une affaire de maîtrise technologique. On ne parle plus de vies humaines mais de cibles. La guerre ressemble à un jeu vidéo. Alexandre d’Huy « vedutiste » ( … ) nous séduit par sa composition d’images, par son organicité et au même temps nous fait sentir mal à l’aise vis-à-vis du sentiment de plaisir que ses dessins d’explosions guerriers déclenchent en nous.

mounir fatmi, Maro Michalakakos et Alexandre D’Huy trouvent dans l’esthétique une réponse  à l’absurde du monde, après Albert Camus selon qui « L’absurde naît de la confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde » (Mythe de Sisyphe )  et « le monde absurde ne reçoit qu’une justification esthétique. » (Albert Camus, Carnets II).

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