Pascal Berthoud – Comme une formation nuageuse

Dessinateur et sculpteur, sculpteur et dessinateur
L’acier et le crayon
Le noir et le gris
La structure la route
Une histoire de la voiture, des tunnels, de la machine aussi, qui m’avait fait lire Cette histoire là d’Alessandro Baricco lors de la première exposition de Pascal Berthoud

Aujourd’hui on est ailleurs
D’abord dans un dessin à dimension de corps
Corps à corps entre l’artiste et son œuvre
Corps jeté éclaté dans un feu d’artifice de pétales de fleurs d’où le titre de l’exposition, « Walking in the flowers »
L’apparition du végétal chez Berthoud
Une sorte d’écosophie
L’apparition de l’organique, d’un mouvement qui est celui du corps
Dans cette œuvre très récente, de 2015, intitulée Comme une formation nuageuse (2015), et qui fait partie d’une série de dessins.

Comme une formation nuageuse, crayon gris et aquarelle sur papier, 2016, 220x115 cm

Comme une formation nuageuse, crayon gris et aquarelle sur papier, 2016, 220×115 cm

Emerveillée de cette nouvelle légèreté, celle de la créativité de l’instant, d’un maintenant qui se souvient de tout, non seulement de tout le travail réalisé auparavant de toute la virtuosité du dessinateur mais aussi de l’histoire de l’art

Et dans cette histoire de l’art, si Pascal Berthoud mentionnerait volontiers Jasper Johns – entre autres 0 through nine – et les rotoreliefs de Duchamp moi je vois plus volontiers le Nu descendant l’escalier (question de dimension aussi, 146 x 89 cm vs 220 x 115)

Et dans cette notion de mouvement, du cercle, il m’évoque d’autres courants, d’autres figures historiques comme Wyndhan Lewis le co-fondateur du vorticisme, mouvement artistique britannique du début du 20ème siècle.

Le Vorticisme, dont le poète Ezra Pound, immense poète, proche du nazisme à certaines périodes de sa vie, enterré à San Michele non loin de Joseph Brodsky, dit qu’il est un art de l’intensité :
« Nous voulons choisir la forme la plus intense, puisqu’aussi bien certaines formes d’expression sont effectivement plus intenses que d’autres, sont plus dynamiques. »
Dans le vorticisme il y a bien sûr l’idée cosmique, l’idée de cercle, de révolution, de dynamique.

Dans cette veine d’ailleurs, on ne peut pas de pas penser à Boccioni et en particulier à la peinture intitulée « Elasticité »
Boccioni, proche de Marinetti, le fondateur du futurisme, attaché lui-même au futurisme avec toutes les notions de vitesse, de la glorification de la vitesse
Il faut regarder Elasticité pour comprendre d’où vient aussi cette œuvre de Pascal Berthoud.

Et à l’opposé d’Ezra Pound politiquement parlant, on se dit ici aussi inspiré par Hartung, le fondateur du tachisme, qui a lui fui le nazisme, qui s’est retrouvé à Paris sans un sou, et qui se mettait à la terrasse des cafés pour prendre un « crème » ; et demandait en même temps du papier et de l’encre
Et Hartung faisait des taches – encre et café crème…
Chez Hartung l’abstraction de la peinture vient d’une nécessité intérieure et plus que d’une recherche théorique
Et en cela Berthoud est proche d’une certaine façon de Hartung
La nécessité intérieure a dicté cette œuvre, cette série de dessins – et non la recherche théorique ; son besoin théorique qui existe bien sûr – est assouvi ailleurs.

Et puis, pensons à Séraphine ! Peintre du début du siècle dernier Séraphine Louis dite Séraphine de Senlis, française post impressionniste très Walking in the flowers
Révélation du côté « féminin » de Berthoud que dissimulaient soigneusement ses travaux précédents – on a là une ouverture, un air frais… les peintures florales de Séraphine de Senlis. Qui pouvait prédire l’apparition du rose dans les œuvres de Berthoud il y a quelques années ?

Comme une formation nuageuse, crayon gris et aquarelle sur papier, 2015, 220x115 cm

Comme une formation nuageuse, crayon gris et aquarelle sur papier, 2015, 220×115 cm

Et finalement Kandinsky bien sûr, qui cherchait à peindre la musique, celle d’un Schönberg en particulier, et Delaunay dans sa période dite du cubisme orphique – les peintures de Delaunay relatives à Orphée, dans lesquelles il nous semble entendre la musique – et là aussi, devant le dessin de Pascal Berthoud, il me semble entendre une musique. Une musique que l’artiste aurait plutôt tendance à étouffer par discrétion, mais qui ressort presque malgré lui ce qui est splendide…

Et nous voilà dans la synesthésie – cette augmentation de la perception qui mélange les sens – et nous vient à l’esprit le poème de Baudelaire – en regardant cette œuvre on voit sa musique et on entend son parfum…

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

II est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

L’autre élément qu’il faut souligner encore : celui du collage, le collage comme vision amplifiée, une sorte de synergie de mondes. Et nous voici, grâce au collage, bénéficiant d’une vision élargie, comme celle des oiseaux – et des artistes … Georges Braque et Picasso réalisent les premiers collages au début du siècle dernier – ou plutôt les papiers collés – car Berthoud réalise bel et bien des papiers collés même si certains évoquent le collage par une matérialité très particulière du papier.

Cette convocation de la tradition picturale est évidemment très naturelle chez un professeur d’art constamment au contact de l’histoire de l’art et occupé à la transmettre à ses étudiants. Mais surtout, toutes ces références qualifient cette œuvre comme postmoderne : indifférente d’une certaine manière au moderne à tout prix, n’hésitant pas à refaire, mais surtout à exprimer la jouissance créative – même s’il y a toujours chez Berthoud une sorte d’aller retour, d’élan puis de retenue, de libération puis de structuration. Une œuvre qui est une mise en miroir de l’histoire de l’art, mais qui existe aussi en dehors de cette histoire, en parallèle, dans le monde très privé de Pascal Berthoud et de par son désir de jouissance visuelle, celle ressentie et celle qu’il veut offrir au spectateur.

Barbara Polla
Le 10 février 2016

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