Des dessins et un livre

Noir-clair-POLLA

Du 8 septembre 2012 au 10 novembre 2012, la Galerie Vanessa Quang, située à Paris, sur proposition de Victor de Bonnecaze et de Barbara Polla, a exposé des oeuvres d’art contemporain sur le thème NOIR CLAIR.

Un livre est né de cette exposition, sous la direction de Barbara Polla. Cet ouvrage rassemble plusieurs textes autour de l’expression “Noir clair. Dans tout l’univers.”, tirée d’une réplique de Fin de partie, la pièce de Samuel Beckett.

Jean-Philippe Rossignol aimerait que l’on parle d’autre chose que de noirceurs, que l’on ne parle désormais que de peinture, que l’on laisse le séraphin entrer “dans un des ruisseaux de [son] esprit” pour que la main preste dessine “l’esquisse rouge, grise et noire”.

Quels sujets dessiner? Un portrait de jeune fille; des rochers face à la mer Egée; Oblomov – le héros inactif de Gontcharov – allongé sur un sofa; Prospero – le personnage de La Tempête de Shakespeare – sur une île.

En noir et blanc?

“Le blanc vertueux? Le noir impur? Ne pas s’amuser à mélanger la couleur et la morale.”

Plutôt voir comment le noir advient, comment il est nommé, qu’il est la première des voyelles de Rimbaud, quels animaux sont de cette couleur, quels objets, quels symboles.

Laisser un souvenir personnel, où le noir joue un rôle, remonter à la surface de la conscience. Celui, pour l’auteur, de son père qui s’enfonce une pointe noire dans la main, dont un éclat oublié ressort des mois plus tard:

“Rien ne finit jamais. Le noir parvient à aller jusqu’au bout des choses.”

Il y a tout juste un an, Victor de Bonnecaze parle à Barbara Polla d’une exposition sur le noir pour en finir avec lui. Car, le noir, “s’il ne génère pas la mort immédiate”, trace la voie vers le gris, qui est doute, et enclenche alors le processus curatif, créatif, salvateur, celui de la vie.

Barbara Polla rappelle que le noir n’est pas toujours la couleur de la mort, du mal et de la catastrophe:

“Pour Quignard comme pour les Egyptiens, le noir est promesse de renaissance ou lié au passage, à la naissance comme à la mort.”

Le noir n’est pas la couleur de l’ennui, il est même couleur de séduction:

“Le sexe vit et se déploie dans toute sa richesse la nuit et dans le noir.”

Au noir succède la lumière et inversement, depuis la Genèse. Ce rythme nycthéméral a été contourné par l’homme:

“Nous savons désormais allumer la lumière. Et écrire, et dessiner, la nuit, quand tout est noir dehors, sur la feuille blanche.”

Dessiner? Le crayon sait “dessiner noir, dessiner léger, dessiner clair”. C’est ainsi que du noir on passe au gris, c’est-à-dire au doute, à l’hésitation, qui permettent la nuance.

Cette conscience de l’hésitation conduit au processus. La décision succède alors à l’indécision, la création au chaos:

“Le noir – le trait noir, le dessin, l’écriture – sont passages: passages du monde et de nos perceptions à nos représentations.”

Dans l’exposition à la Galerie Vanessa Quang de cet automne, le rouge accompagnait parfois le noir dans les représentations, et illuminait le gris (le noir ne me déplaît pas, quand il est associé à d’autres couleurs, qui le mettent en valeur, comme un diamant serti dans un bijou).

Barbara termine son texte en citant un vers de Victor Hugo qui exprime bien cette idée de passage, présente dans l’écriture et dans les oeuvres de l’exposition automnale NOIR CLAIR:

“L’encre, cette noirceur d’où sort une lumière.”

Dans un texte intitulé Light Black, Régis Durand revient sur l’échange entre Hamm et Clov dans Fin de partie, la pièce de Beckett, évoquée plus haut:

Hamm (sursautant)…”Gris, tu as dit gris?”
Clov – “NOIR CLAIR. Dans tout l’univers.”

Clov définit ce noir clair, light black – light signifie léger mais aussi lumière -, comme un noir léger, un gris, qui pourrait bien être “une couleur originale, résultant de l’entropie universelle”. On retrouve ici le doute, l’incertitude, qui ne peuvent être levées, croit-on, qu’après une observation suffisante.

Régis Durand compare cette illusion, entre croyance en une existence dans le monde et dénégation du réel, aux apparences trompeuses de l’image photo, au coeur de laquelle, selon lui et Baudrillart, “il y a une figure du néant, d’absence et d’irréalité”, que l’on cherche vainement à combler en la saturant de toutes sortes de références et de significations:

“La photographie, c’est fini, nous le savons bien. Mais en même temps, ça ne finit jamais, et c’est cette suspension entre “haute condensation” et “haute dilution” qui fait qu’elle nous concerne encore, malgré tout.”

Le gris serait-il “manifestation visuelle de l’entropie qui semble avoir frappé le monde”, de la non-différenciation? Trop simple, il n’y a pas quiétude, mais inquiétude. Car “quelque chose suit son cours”, comme l’insinue Clov dans la pièce de Beckett. Il y a donc mouvement, vie, flux d’images, lequel peut se réduire tendanciellement à une seule.

Ce texte de Beckett est, on le voit, très riche. Il conduit Régis Durand à faire des développements sur les images mentales résiduelles, sur l’analogie avec un membre fantôme, sur les spectres, sur les représentations monochromatiques, sur l’ambivalente grisaille, sur les nuances de gris.

Régis Durand termine en soulignant que le gris a ceci de particulier qu'”il est à la fois couleur et non-couleur (quand il est la résultante du mélange des autres, ou de certaines d’entre elles)”:

“Si on suit Goethe lorsqu’il affirme qu’une couleur n’existe que si et quand on la regarde, alors le gris vit de nos incertitudes, de nos humeurs mêlées, de nos moments d’intensités basses.”

Dans un entretien accordé à Barbara Polla, Philippe Hurel explique son processus de composition musicale à partir d’algorithmes et de modélisation informatique qu’il utilise “avant la phase d’écriture”.

Au coeur du livre, des oeuvres, exposées sur le thème NOIR CLAIR, sont reproduites avec des commentaires appropriés. L’une d’elle, Une journée parfaite, est constituée d’une compilation de 1440 dépêches de l’AFP, sélectionnées l’été dernier, sur fond desquelles l’artiste, Julien Serve, a accroché ses propres dessins, son monde à lui.

Cette oeuvre a inspiré des réflexions au directeur de l’AFP, Rémi Tomaszewski, qui conclut à propos de ces dépêches compilées:

“Elles représentent un chemin pour sortir du noir, tenter les gris le plus précisément possible, y voir plus clair: en soi et autour de soi.”

La lecture d’un tel ouvrage permet à celui qui s’en est tenu jusqu’alors éloigné d’approcher l’art contemporain avec un autre oeil. Mais cette approche est exigeante. Pour comprendre, il ne faut décidément pas rester à la surface visuelle des choses…

Francis Richard

NOIR CLAIR. Dans tout l’univers, sous la direction de Barbara Polla, 128 pages, La Muette – Le Bord de l’eau

Retrouvez l’article original sur le blog de Francis Richard

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