mounir fatmi : Le dessin fondateur

Par Barbara Polla


mounir fatmi, The Angel’s black leg, 2011

Les dessins de mounir fatmi, s’ils restent encore confidentiels, sont fondateurs. Car si l’artiste est connu et largement reconnu pour ses grandes installations, ses sculptures et désormais aussi pour ses vidéos et ses photographies, il dessine depuis toujours. Non seulement il dessine depuis toujours – certains dessins datent de 1995, 1996 et si l’artiste, souvent saisi par l’autocritique, en a éliminé un grand nombre – mais ceux qui restent, particulièrement précieux, nous parlent des thèmes fondamentaux du travail de mounir fatmi : les ciseaux, la coupure, celle du cordon ombilical, de la langue et du langage ; l’amputation, la rupture culturelle, la nécessité de refaire lien pour survivre ; la greffe enfin, physique, corporelle, culturelle. fatmi : « On y trouvera un corps mutilé, composé, recomposé, comme une apparition ; un corps sans jambe, une jambe dans un autre dessin, et un cordon ombilical qui relie les corps ; beaucoup de détails que l’on retrouve dans mes vidéos. »

Le dessin, intime et fragile (plusieurs séries de dessins comportent d’ailleurs le mot « Fragile » dans leur titre) : comme un fil rouge tout au long des années. Le fil rouge ? Au propre et au figuré. Les bandes rouges se retrouvent dans les dessins les plus anciens ; le rouge dans les obstacles aussi, l’une des œuvres « signatures » de fatmi, comme dans les câbles. Le rouge qui refait le lien, un autre lien. « Le rouge est une couleur qui s’impose à moi, dit l’artiste, elle est de l’ordre de la nécessité : elle arrive, elle met de l’ordre, elle gère mon chaos. Le rouge c’est le sang du mouton : tu dois voir cela pour devenir un homme. » Dans sa dernière vidéo en date, intitulée L’histoire n’est pas à moi (2013), on voit mounir farmi qui “écrit” avec des marteaux sur une ancienne machine à écrire. Tout le film est en noir et blanc, mais la bande de l’encre est rouge…

Le blanc, lui, tel celui de la série Fragile Communication par exemple, c’est, pour l’artiste, la couleur de la maison, la couleur de sa mère ; le blanc c’est l’intérieur ; le blanc recouvre, il cache l’histoire, il permet de passer à autre chose. Le blanc c’est le nuage… Une phrase du manifeste de fatmi dit : « Je ne sais pas si les nuages me protègent du soleil ou me cachent sa lumière. » Le blanc, protection intérieure ou effacement de la mémoire, comme dans cette série de peintures recouvertes de blanc et intitulée « Sans témoin » ? Le blanc et le rouge, encore. Mounir se souvient de Saladi, un peintre fou qui peignait un alphabet rouge sur les murs de sa chambre. Mounir souvent, regardait dans cette chambre… quand Saladi est mort, mounir a voulu filmer cette chambre peinte en rouge – mais la famille avait tout de suite tout repeint en blanc – tout effacé.

Le dessin, pour mounir fatmi comme pour tant d’autres artistes qui dessinent, est en réalité toujours lié à l’idée de l’effacement. Fatmi, quand il dessine, efface beaucoup, avec la gomme, indispensable instrument, mais aussi avec ses mains, avec ses doigts, tant et plus qu’il finit parfois par avoir des ampoules au bout des doigts. « Et parfois, dit-il, je me coupe avec le papier, lorsque celui-ci est dur, coupant – la blessure infligée par le papier est alors comme une sorte de trahison. » Le rapport au dessin devient très sensuel, l’artiste aime le moment de tailler le crayon – avec le taille-crayons c’est comme un corps qui entre dans un autre – mais il aime aussi le tailler au couteau, un geste violent, sensuel lui aussi, quasiment préhistorique lui semble-t-il. Dessiner ? « C’est très intime et très sérieux, et ludique en même temps. Jamais mineur. Jamais une esquisse seulement. »

Ainsi, autour du thème cher à mounir fatmi de « La Jambe noire de l’Ange » (http://www.mounirfatmi.com/2video/angelsblackleg.html) – symbole donc de la greffe culturelle – s’organisent toute une série d’œuvres, dessins, vidéos, photographies. Le dessin s’avère essentiel à mounir fatmi pour s’approprier l’oeuvre. Car comme il le dit si justement, « La vidéo est un art qui peut s’éteindre – le dessin, lui, continue d’exister, visuellement il ne s’éteint pas. Pour fabriquer cette jambe j’ai eu besoin de la dessiner, de l’effacer, de la dessiner encore et encore, jusqu’à saturation. » Le résultat ? Les dessins de « La Jambe noire de l’Ange » sont parmi les plus somptueux réalisés à ce jour par mounir fatmi.

Mounir fatmi, si amoureux du dessin qu’il aimerait que l’on invente des résidences, spécifiques, de dessin. Il rêve d’aller en Italie, en Espagne, faire du dessin et que du dessin. Et revenir avec une quantité de feuilles comme quand il est rentré d’Italie autrefois, avec ses dessins d’académie… ces dessins que son père trouva un jour.
– Tu es parti trois ans en Italie pour faire ça ?
– Oui, des dessins de corps !
– Des corps de qui ? je ne vois que des prostituées. En tous cas ce ne peuvent être ni ta mère ni tes sœurs, je ne vois que des prostituées qui louent leurs corps pour que toi et tes camarades fassent des jolis dessins.
– Oui, tu dois avoir raison, ai-je répondu.
Tu as tout à fait raison, il n’y a pas que le corps, la technique, il y a aussi une vie derrière tout ça.
– Je m’en fous, de ce qu’il y a derrière tout ça.

En réalité, j’avais dessiné des corps. Mon père, en les regardant, voyait des femmes, de chair et de vie.

La puissance du dessin, fondateur.

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Julien Serve, LE PARISIEN

27’983 jours + 1, 2013 © Julien Serve

Julien Serve

LE PARISIEN

Vernissage Mardi 4 Juin 2013, 18h
Exposition: Juin – Juillet 2013

 

Exposition personnelle de Julien Serve à la galerie Analix Forever à Genève

Julien Serve est né en 1976 à Paris, où il vit et travaille. Diplômé des Beaux-Arts de Paris-Cergy, il vient de la peinture et du dessin, mais explore tous les medias, et notamment la photographie. En 2012, son travail ” 194 Flags ” est sélectionné par le directeur artistique du Printemps de Septembre à Toulouse.

Julien Serve travaille les images, les empile, les retourne, les triture pour révéler leur secret. Superposer des images d’enfance, les associer, les dissocier, y adjoindre des mots : révéler des histoires enfouies. Les images dialoguent entre elles, dialoguent avec les mots et la vie. ” Je cherche à mettre en valeur le point d’impact entre l’individu, l’intime, le souvenir et la société, l’actualité et l’histoire. Faire entrer une dépêche dans un journal intime, chercher les symptômes d’une guerre passée dans un banal décor de vacances, trouver le point d’accroche entre la revendication politique et la confession, la révolte et la mélancolie… “

Le Parisien se situe ainsi dans un mouvement de balancier entre l’angoisse qui le saisit face au monde, son impuissance à l’infléchir, et l’amour qu’il éprouve pour ce même monde. Seule la création, alors, lui permet de structurer ses doutes, quand le dessin et l’écriture, selon ses propres termes, ” prennent forme dans le vide ” – dans le vide intérieur des chambres d’hôtel que le Parisien fréquente, en images, en mots, en imaginaire. Les idées, les sensations, tournent et s’écrivent et prennent forme, entre le monde tel qu’il est et tel que le Parisien le rêve, au coeur de ce vide, dans un instant fragile de liberté créative.

Et pour la première fois, le Parisien nous livre son intérieur-extérieur, son journal intime rédigé dans des chambres d’hôtel de rêve et de réalité. Pour la première fois aussi, il combine le dessin et la photographie, la compulsion des jours comptés et la transmission quasi génétique de la vie qui passe d’un visage à une main, d’une réalité à une représentation.

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Drawing Now et Analix Forever sur osskoor.com

article intégral publié sur osskoor.com

La principale utilité d’un salon thématique comme Drawing Now est qu’il permet d’avoir une vision panoptique des tendances du dessin. Ici les choses sont plus claires que dans des foires plus généralistes comme la FIAC ou Slick. La quantité induit que les modes y sont nécessairement mieux identifiables et donc plus rapidement énervantes. Pour faire bref, c’est un peu comme si on vous fournissait le virus et le vaccin dans le même paquet : action nulle de consommation pure, sans avant ni après, juste une vague sensation d’avoir subit quelque chose. Les virus du comment sont les dessins monumentaux et prétentieux, paresseusement réalisés au fusain ou au crayon avec une iconographie sans imagination, directement pompés dans les Purple des années 1990. Cette année, les graphisteries semblent avoir quelque peu déserté les allées du salon, mais les mornes fonds de tiroir continuent de surnager (cf. le stand Agnès b. comme modèle du genre!). Reste quelques belles choses et des découvertes…

(…)

Dans les foires, l’aspect le plus déconcertant est l’incohérence des accrochages (incohérence « artistique » et non commerciale évidemment !). Trop rare, et qui vaut donc le coup d’être salué, l’accrochage proposé par la Galerie Analix Forever (Suisse) relève le défi. L’ensemble composé des pièces de Julien Serve, Pascal Berthoud, Robert Montgomery, Mounir Fatmi, Adrian Schindler et Emmanuel Régent tire leur épingle du jeux parvenant à présenter une véritable exposition au sein d’une foire. On sera particulièrement impressionné par les panneaux d’Adrian Schindler qui, malgré son jeune age (né en 1989), produit une oeuvre mature et complexe extrêmement convaincante. Mention semblable pour Julien Serve, même si on sent que son oeuvre gagnerait à se déployer dans un espace plus adéquat.


Adrian Schindler


Julien Serve

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Drawing Now 2013

Emmanuel Regent, _Cours plus vite_, 2013, feutre a encre pigmentaire sur papier, 30 x 40 cm
Emmanuel Régent, Cours plus vite, 2013

Redoux annoncé : tel était le titre de l’exposition de Analix Forever. Ce titre va comme un gant à ce salon non pas glamour mais amour – amour du dessin. Les visiteurs de Drawing Now sont raffinés, connaisseurs, et en harmonie avec ce que j’aime le plus dans le dessin : la délicatesse, l’ouverture, l’humilité, une noirceur fondamentale – et le redoux annoncé.

Julien Serve, artiste en focus : “La réception de mon travail a été extrêmement gratifiante pour moi, j’ai eu beaucoup de retours, les gens sont curieux, amateurs, ils regardent et leur regard est de qualité.”

Le dessin, c’est beau, fragile, modeste, fondateur, primordial …

 

Retrouvez l’ensemble des oeuvres exposées sur notre stand ici

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Emmanuel Régent, Regarder fondre le sable

Niçois de naissance, Emmanuel Régent sort diplômé des Beaux-Arts de Paris en 2000. Depuis lors, installé à Villefranche-sur-Mer, il dessine inlassablement avec un intérêt particulier pour tout ce qui a trait à la lenteur, la fragilité, l’impermanence. Jusqu’au 27 avril prochain, il expose à la galerie genevoise Analix Forever des œuvres au feutre noir représentant des files d’attente et des paysages marins dévorés d’un vide blanc qui noie le dessin et le regard jusqu’à les déborder. Paradigme d’un passage vers un ailleurs possible, les files d’attente évoquent aussi bien l’éphémère désir d’une exposition ou d’un film que l’exil, l’exode et les heures sombres de l’Histoire. D’un rivage l’autre, Emmanuel Régent nous entraîne dans la fuite d’un temps qui se densifie jusqu’à l’éternité et nous oublie.

Isaac Rubinstein

Emmanuel Régent – Regarder fondre le sable. Galerie Analix Forever. 9, rue de Hesse. Genève. Jusqu’au 27 avril 2013

Télécharger le dossier de présentation de l’exposition en pdf, ici

Retrouvez l’article original sur citizen-k-blog.com

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NOIR CLAIR, un genre en soi

Un article de CLAUDE LORENT paru dans La Libre Belgique

Acheter le livre en ligne sur le site des éditions LA Muette
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Je fais souvent ce rêve étrange et familier


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PASCAL BERTHOUD @ ANALIX FOREVER

” Je fais souvent ce rêve étrange et familier “

C’est la première fois en vingt ans qu’Analix Forever présente une exposition de sculpture. Mais il s’agit là, il est vrai, d’une sculpture bien particulière : pas de soustraction de matière, pas de moulage non plus, mais une compaction par soudure de bandes d’acier inoxydable pour arriver aux formes familières de ces étranges visages, de ces créatures parfois non identifiées, kafkaïennes peut-être, nos cousins martiens, nos insectes mentaux, nos avatars.

Comme à chaque fois depuis la transformation, en 2011, d’Analix Forever en minuscule Atelier d’Art contemporain, l’artiste invité prend l’espace à bras le corps, inspiré par ses contraintes, et conçoit un travail entièrement nouveau. Et ce n’est pas seulement une exposition que réalise Pascal Berthoud, c’est une installation complète qui s’inscrit dans le lieu, qui en transforme le sol et la vitrine, qui s’étend à l’étage où elle vit aux côtés des traces de précédentes expositions. Cette capacité à intégrer la dimension spatiale de la future installation dès la conception même du travail en atelier est réminiscente des travaux de Berthoud dans l’espace public : qui peut le plus peut le moins. Quant aux références de l’artiste – de l’historien de l’art -, elles sont multiples : du constructivisme à l’abstraction géométrique, de la géologie aux films de science-fiction, de Franz West (Ecolalia, 2010) au Requin de Xavier Veilhan, Pascal Berthoud, pour créer son monde, s’inspire sans en avoir l’air d’autres mondes à la fois proches et lointains. Pascal Berthoud est à la recherche d’une forme inédite, recherche qui constitue l’un des enjeux majeurs de la modernité si familière à l’artiste suisse : “Le monstre et son avatar contemporain, l’alien, (ce qui est autre), parce qu’ils sont des êtres que personne n’a jamais vus auparavant, en sont une métaphore.”

Oui, Pascal Berthoud est suisse. Et il a de la suissitude aussi bien le côté lisse et parfait que l’angoisse sous jacente. Ainsi ses sculptures, formellement parfaites, sont-elles aussi porteuses de l’inquiétante étrangeté qui fait les oeuvres durables. Mais pas seulement ses sculptures : ses dessins aussi. Il est classique d’affirmer que les dessins de sculpteurs sont les plus beaux. Berthoud en tous cas intègre dans le dessin, outre la perfection technique et l’étrangeté encore, une tridimensionnalité qui nous englobe. Un aspect qui saute aux yeux dans l’exposition de groupe “Ricochet” (organisée à la Galerie municipale de Vitry sur Seine par Emmanuel Régent et Vincent Mesaros) : les dessins de Berthoud ressortent de par leur puissante structure, de par leur profonde angoisse, aussi. L’artiste sourit, comme intimidé par ses propres messages “étranges et familiers”, par la recherche de transcendance de la matière qui apparaît comme une évidence, notamment dans ses dessins les plus récents, de grande dimension, beyond sculpture. Comme l’écrivait Richard Leydier, “Certains artistes ajoutent un ingrédient important à leur pratique graphique : la virtuosité technique, qui les affilie immédiatement à plusieurs siècles de tradition de la représentation. Ici, le dessin est fouillé, il gagne en précision et découle d’un système de vision acérée. Parmi d’autres, les oeuvres d’Andrea Mastrovito, Pascal Berthoud ou Katie Brookes relèvent de cette dernière catégorie où des créateurs contemporains, dans un style résolument de leur temps, se mesurent à d’illustres prédécesseurs, qu’ils se nomment Nicolas Poussin, Francisco de Goya ou Max Beckmann.”

Pascal Berthoud est né à Genève en 1970. Professeur à la Haute école d’art et de design (HEAD) à Genève, chargé de cours à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne dans le cadre du Collège des Humanités, il développe son travail aussi bien dans le contexte de l’espace public que dans des lieux spécifiquement dédiés à l’art contemporain.

PASCAL BERTHOUD @ ANALIX FOREVER
” I have a strange and familiar dream… “

This is the first time in twenty years that Analix Forever presents sculpture. Very specific sculpture though: no matter subtraction, no molding, but a compaction, by welding, of stainless steel, to get us to these strange faces, to these unidentified, Kafka-like creatures, our cousins from planet March, mental insects, avatars.

As every time since the transformation, in 2011, of Analix Forever in a tiny contemporary art studio, the invited artist takes over the space and transforms it, inspired by the spatial constraints, and conceives a completely new work. Berthoud conceives here not only an exhibition, but a complete installation that takes over the floors, the window and the upper office level where it intermixes with the traces of previous shows. This ability to integrate the spatial dimension of the future installation since the very first creative steps in his own studio is reminiscent of Pascal Berthoud’s work in the public space, while the references of the artist – of the art historian who he is as well – span from constructivism to geometric abstraction, from geology to science-fiction, from Franz West (Ecolalia, 2010) to Xavier Veilhan’s shark. Pascal Berthoud is searching for novel forms as a real modernist.

Pascal Berthoud, as a perfect Swiss, combines in his sculptures the formal aspect, smooth and impeccable as it should be, together with a deep underlying anxiety. Berthoud’s sculptures and his drawings are both formally perfect and uncanny. It is classical to state that the best drawings are those made by sculptors and Berthoud’s drawings definitively incorporate a tridimensional space that engulfs us in them, and transcends matter, in particular in the most recent big drawings, that move beyond sculpture. The French art critic, curator and writer Richard Leydier does not hesitate to compare Berthoud’s drawings “though definitively of our time, to those of some of the most famous predecessors, such as Nicolas Poussin, Francisco de Goya ou Max Beckmann.”

Pascal Berthoud was born in Geneva in 1970. Professor at the Haute école d’art et de design (HEAD) in Geneva, he also teaches at the Ecole polytechnique fédérale of Lausanne. He presents his eclectic work both in the public space and in spaces specifically dedicated to contemporary art.

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